La folle destinée de l’urbs : des urbanités romaines à l’urbanisation aliénante

 

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Mosaïque d’un symposium (banquet) figurant un asarotos oikos (sol non balayé)- dépôt du musée du château de Boudry – les urbanités mondaines

L’urbanité, pour les romains, était une élégance. Ce n’est pas à la campagne que l’on se formait à cette « aimable vertu du commerce », mais à Rome. Ces urbanités romaines, qu’elles fussent marchandes ou mondaines, se pouvaient appeler usage du monde. Les habitudes citadines étaient jugées plus raffinées que celles de la campagne. Rome était une ville fière, opulente, heureuse. Le citadin en villégiature à la campagne emportait avec lui ses habitudes citadines : il urbanisait le campagnard, c’est-à-dire qu’il l’initiait aux arts de la table, et qu’il refaisait la ville à la campagne.

C’était l’éternel dialogue entre le rat des villes et le rat des champs : dans ses Epîtres, Horace fit souvent l’éloge du « procul negotiis » ; il s’irritait de ce qu’à Rome le bruit de la circulation, la poussière, les tavernes bruyantes, les lupanars, et les chantiers ouverts dans la ville, l’empêchassent de sacrifier aux Muses – comme Schopenhauer, beaucoup plus tard, se plaindra de ce que les coups de fouet donnés aux chevaux le rendissent fou.

Mais loin de Rome, pour le poète du temps d’Auguste, « l’aimable vertu du commerce » – cette élégance, cette urbanité que bien des romains encensaient – n’avait plus prise, et c’est « procul negotiis » que le rat des champs pouvait s’adonner tantôt aux champs, tantôt à la vigne, tantôt à la poésie – à la manière des vieux sages chinois qui se réuniront quelques siècles plus tard dans des ermitages pour prendre le thé et réciter des vers, loin des pensers mondains.

Du temps des urbanités romaines, l’on pouvait donc encore faire foin des pensers mondains et s’exiler à la campagne pour cultiver ses champs et ses dons artistiques.

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Edward Hopper, Nighthawks, 1942, Art institute of Chicago – l’urbanisation aliénante

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Edward Hopper, Compartiment C voiture 193, 1938

Revenons au XXIème siècle ; le bruit de la circulation, les tavernes bruyantes, les lupanars et les chantiers ouverts dans la ville sévissent toujours ; la « vertu commerciale » se pratique dans toutes les rues ; et il y a toujours des citadins pour trouver quelque chose d’élégant et de raffiné à ce genre de vie où l’on est sans cesse balloté par les affaires du monde.

Quid de ceux qui pensent, ainsi qu’Horace, que c’est loin des affaires qu’il faudrait aller vivre ?

« La forme d’une ville change plus vite, hélas ! Que le cœur d’un mortel », disait Baudelaire à l’heure du trépas du vieux Paris.

La forme d’une ville change plus vite encore, dans notre siècle d’urbanisation, et le cœur d’un mortel, qui garde ses vieux souvenirs, se noie dans un océan de grues géantes, de tours transparentes, d’immeubles en forme de barres, de parkings, de voitures, de camions, de sirènes de police, et de boulevards commerçants éclairés au néon.

Autant les urbanités romaines n’étaient qu’irritantes pour le poète, autant l’urbanisation aliénante de notre siècle, quelque raffinée qu’elle paraisse à ceux qui sont déjà aliénés, est révoltante pour quiconque est encore pourvu de ce beau sentiment d’individualisme qui sombre chaque jour qui passe dans une plus grande désuétude.

L’individualiste, le solitaire, face à l’urbanisation aliénante de nos « métropoles crues modernes », ne saurait comme les autres accepter de se fondre dans la masse toujours croissante des citadins, des voitures, et des autoroutes à quatre-voies. S’il est intelligent, il se réfugiera dans une campagne point trop peuplée, où l’on puisse encore, comme du temps d’Horace, cultiver ses champs, ses vignes, et écrire des vers.

Il irait, à l’imitation du poète vaudois Gustave Roud, admirer les « paysages étrangement devenus notre propre chair » ; il verrait sa « mémoire déroulant le ruban des routes parcourues » ; il sublimerait son être solitaire par ces paysages demeurés seuls ; loin de la masse des citadins, loin de l’urbanisme tentaculaire de nos grandes villes, il nourrirait son âme de ces campagnes – de ces campagnes perdues.

Car pour combien de temps encore, la campagne existera t-elle ? L’urbanisation de notre siècle ne s’arrête jamais ; le dogme de la croissance fait qu’il y a toujours quelqu’horrible infrastructure à construire : il faut vendre plus de voitures : l’on fait un « abus atroce de cette hideuse et homicide machine, destructive des intelligences autant que des corps, qui fait nos délicieuses routes de France aussi dangereuses que les quais de l’Enfer » ; il faut construire plus de routes, et ce ne seront plus de ces « délicieuses routes de France » mais de ces autoroutes infernales qui sont un maudit royaume de vitesse, de pissotières et de club-sandwichs.

Un jour viendra même où sous prétexte d’urbanisation et de croissance les dernières campagnes disparaîtront sous les blocs de béton d’hypermarchés ignobles avec quadruple parking.

« Par nature, disait Léon Bloy, le Bourgeois est haïsseur et destructeur de paradis. Quand il aperçoit un beau domaine, son rêve est de couper les grands arbres, de tarir les sources, de tracer des rues, d’instaurer des boutiques et des urinoirs.  Il appelle cela monter une affaire »

L’urbanisation est bourgeoise. La croissance est bourgeoise. La campagne, dernière patrie de ceux que l’idéologie bourgeoise dégoûte, risque de devenir la proie de marchands de tapis à la recherche de nouveaux marchés.

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Les grandes fermes solitaires : de Paul Sérusier à Gustave Roud

 

« D’où m’est venu ce persistant amour pour les grandes fermes solitaires perdues dans leurs vergers et leurs prairies, univers clos, les seuls lieux du monde où les dimanches aient encore le goût des vrais dimanches, où l’on puisse trouver parfois cette chose de plus en plus retirée à l’homme : le repos ? D’une enfance passée dans l’une de ces demeures ? Peut-être. Je ne sais, comme j’ignore aussi d’où naît mon bonheur à vivre quelques heures dans un de ces moulins qu’on découvre encore çà et là dans nos campagnes, au repli d’une rivière ou d’un ruisseau. Ils ont une roue (ou ne l’ont plus) de jour en jour plus moussue et sommeillent près de leur écluse où viennent l’été les dragons baigner leurs chevaux nus. On y fait un peu de farine (pas beaucoup), on y broie des fruits d’automne, on y presse des pavots et des noix, on y bat parfois la moisson. Il y a beaucoup d’oiseaux dans les saules et les aulnes et des pêcheurs souvent sur la rive, jamais las de prendre en vain patience. Lieux aussi où habite le repos. Est-ce que le drame y pourrait naître ? »

Gustave Roud (1897-1976), Campagnes perdues (Lausanne, Bibliothèque des Arts, 1972)

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