Les vraies richesses

« On a dû te dire qu’il fallait réussir dans la vie ; moi je te dis qu’il faut vivre, c’est la plus grande réussite du monde. On t’a dit : « Avec ce que tu sais, tu gagneras de l’argent ». Moi je te dis : « Avec ce que tu sais tu gagneras des joies. » C’est beaucoup mieux. Tout le monde se rue sur l’argent. Il n’y a plus de place au tas des batailleurs. De temps en temps, un d’eux sort de la mêlée, blême, titubant, sentant déjà le cadavre, le regard pareil à la froide clarté de la lune, les mains pleines d’or mais n’ayant plus force et qualité pour vivre ; et la vie le rejette. Du côté des joies, nul ne se presse ; elles sont libres dans le monde, seules à mener leurs jeux féeriques sur l’asphodèle et le serpolet des clairières solitaires. Ne crois pas que l’habitant des hautes terres y soit insensible. Il les connaît, les saisit parfois, danse avec elles. Mais la vérité est que certaines de ces joies plus tendres que les brumes du matin te sont réservées à toi, en plus des autres. Elles veulent un esprit plus averti, des grâces de pensées qui te sont coutumières. Tu es là à te désespérer quand tu es le mieux armé de tous, quand tu as non seulement la science mais encore la jeunesse qui la corrige.

Rien n’est plus agréable aux dieux que l’adolescent qui sort des grandes écoles, la tête couverte de lauriers, mais qui se dirige vers la forge de son père, l’atelier de l’artisan ou les champs dans lesquels la charrue est restée en de vieilles mains. Au lieu de s’asseoir à la chaire, il forge tout le jour des fers pour les chevaux ; il construit des tables, des armoires, des crédences et des grands pétrins avec des bois dont l’odeur seule donne au cœur la quadruple force des chars de course ; il taille et assemble le cuir pour les bottes du flotteur de radeaux et le soulier ferré du roulier. L’homme est assis à côté de lui, le regarde faire, lui parle, le respecte dans son travail. Il laboure, et sème, et fauche et foule. Déjà, il est sensible à son libre travail, à la matière qu’il façonne, à l’utilité humaine qu’il a. Sa richesse ne dépend pas de son salaire mais de ses joies ; il en trouve dans le fer, dans le bois, dans le cuir, dans le blé. Il en trouve dans la possession de lui-même, dans l’obéissance à sa nature d’homme. Sa science le rend clair et frémissant ; il la sent qui chaque jour s’affine et se complète dans l’exercice de ce travail manuel où toutes les lois de l’univers se mêlent sous ses mains. Il est beau de savoir que le forgeron est un agrégé des lettres ; il a un magnifique poème dans son atelier. Il est beau de savoir que le laboureur a des grades très élevés en mathématiques, la loi des nombres est dans les montagnes, dans les forêts, le ciel de jour et le ciel de nuit.

Direz-vous qu’il a réussi celui qui, s’étant gardé libre, amoureux de son travail, entouré d’armes et d’ailes magiques, aura fait en pleine santé des enfants solides avec une femme robuste et passé sa vie dans la paix des champs ?

Ne fais pas métier de la science ; elle est seulement une noblesse intérieure. Ne crois pas que, la possédant, tu te déconsidères en travaillant les champs ou la matière. Je n’ai pas maudit la dureté des temps quand j’ai rencontré aux Carrières du col de Lus cet étudiant en philosophie qui travaillait avec les ouvriers. J’ai fait dix fois le voyage pour aller passer des soirées avec lui. On ne pouvait rien lui souhaiter. Il avait une poitrine de héros ; une force joyeuse le portait avec élégance. Il faisait des mines dans le silex au sommet de cette épine rocheuse qui soutient la Montagne de France. Sous lui vivaient la forêt et ses clairières puis les champs et les villages. Il avait gardé ses livres. Il les lisait. Il s’en allait au bord du torrent avec Platon, Hésiode ou un petit Virgile. Il s’arrêtait parfois de lire pour pêcher des truites à la main. »

Jean Giono, Les Vraies Richesses, 1937.

Les Vraies Richesses – Amazon

Le bilan de l’intelligence

Le Bilan de l’intelligence sur Amazon

« Les conditions de travail de l’esprit ont subi le même sort que tout le reste des choses humaines, c’est-à-dire qu’elles participent de l’intensité, de la hâte, de l’accélération générale des échanges, ainsi que de tous les effets de l’incohérence, de la scintillation fantastique des événements. Je vous avoue que je suis si effrayé de certains symptômes de dégénérescence et d’affaiblissement que je constate (ou crois constater) dans l’allure générale de la production et de la consommation intellectuelle, que je désespère parfois de l’avenir !

Je m’excuse (et je m’accuse) de rêver quelquefois que l’intelligence de l’homme, et tout ce par quoi l’homme s’écarte de la ligne animale, pourrait un jour s’affaiblir et l’humanité insensiblement revenir à un état instinctif, redescendre à l’inconstance et à la futilité du singe. Elle serait gagnée peu à peu à une indifférence, à une inattention, à une instabilité que bien des choses dans le monde actuel, dans ses goûts, dans ses mœurs, dans ses ambitions manifestent, ou permettent déjà de redouter. Et je me dis (sans trop me croire) :

Toute l’histoire humaine, en tant qu’elle manifeste la pensée, n’aura peut-être été que l’effet d’une sorte de crise, d’une poussée aberrante, comparable à quelqu’une de ces brusques variations qui s’observent dans la nature et disparaissent aussi bizarrement qu’elles sont venues. Qui sait si notre culture n’est pas une hypertrophie, un écart, un développement insoutenable, qu’une ou deux centaines de siècles auront suffi à produire et à épuiser ?
C’est là, sans doute, une pensée bien exagérée que je n’exprime ici que pour vous faire sentir, sous des traits un peu gros, toute la préoccupation que l’on peut avoir au sujet du destin de l’intellect. Mais il est trop facile de justifier ces craintes. Il me suffira pour vous en montrer le germe réel, de vous désigner plusieurs points, quelques-uns des points noirs de l’horizon de l’esprit.

Commençons par l’examen de cette faculté fondamentale qu’on oppose à tort à l’intelligence, dont elle est, au contraire, la véritable puissance motrice : je veux parler de la sensibilité. Si la sensibilité de l’homme moderne se trouve fortement compromise par les conditions actuelles de sa vie, et si l’avenir semble promettre à cette sensibilité un traitement de plus en plus sévère, nous serons en droit de pense que l’intelligence souffrira profondément de l’altération de la sensibilité. Mais comment se produit cette altération ?

Notre monde moderne est tout occupé de l’exploitation toujours plus efficace, plus approfondie des énergies naturelles. Non seulement il les recherche et les dépense pour satisfaire aux nécessités éternelles de la vie, mais il les prodigue, et il s’excite à les prodiguer au point de créer de toutes pièces des besoins inédits (et même que l’on eût jamais imaginés), à partir des moyens de contenter ces besoins qui n’existaient pas. Tout se passe dans notre état de civilisation industrielle comme si, ayant inventé quelque substance, on inventait d’après ses propriétés une maladie qu’elle guérisse, une soif qu’elle puisse apaiser, une douleur qu’elle abolisse.

On nous inocule donc, pour des fins d’enrichissement, des goûts et des désirs qui n’ont pas de racines dans notre vie physiologique profonde, mais qui résultent d’excitations psychiques ou sensorielles délibérément infligées. L’homme moderne s’enivre de dissipation. Abus de vitesse, abus de lumière, abus de toniques, de stupéfiants, d’excitants… Toute vie actuelle est inséparable de ces abus. Notre système organique se comporte, à l’égard de ces puissances et de ces rythmes qu’on lui inflige, à peu près comme il le fait à l’égard d’une intoxication insidieuse. Il s’accommode à son poison, il l’exige bientôt. Il en trouve chaque jour la dose insuffisante.

L’œil, à l’époque de Ronsard, se contentait d’une chandelle, si ce n’est d’une mèche trempée dans l’huile ; les érudits de ce temps-là, qui travaillaient volontiers la nuit, lisaient, écrivaient sans difficulté à quelque lueur mouvante et misérable. L’œil, aujourd’hui, réclame vingt, cinquante, cent bougies. L’oreille exige toutes les puissances de l’orchestre, s’accoutume au tonnerre des camions, aux sifflements, aux grincements, aux ronflements des machines, et parfois les veut retrouver dans la musique des concerts.

Quant à notre sens le plus central, ce sens intime de la distance entre le désir et la possession de son objet, qui n’est autre que le sens de la durée, ce sentiment du temps, qui se contentait jadis de la vitesse de course des chevaux, il trouve aujourd’hui que les rapides sont bien lents, et que les messages électriques le font mourir de langueur. Enfin, les événements eux-mêmes sont réclamés comme une nourriture jamais assez relevée. S’il n’y a point le matin, quelque grand malheur dans le monde, nous sentons un certain vide « il n’y a rien dans les journaux ! » disons-nous. Nous voilà, pris sur le fait, nous sommes tous empoisonnés. Je suis donc fondé à dire qu’il existe pour nous une sorte d’intoxication par l’énergie, comme il y a une intoxication par la hâte, et une autre par la dimension.

Les enfants trouvent qu’un navire n’est jamais assez gros, et l’idée de la supériorité absolue de la grandeur quantitative, idée dont la naïveté et la grossièreté sont évidentes (je l’espère) est l’une des plus caractéristiques de l’espèce humaine moderne. Si l’on recherche en quoi la manie de la hâte (par exemple) affecte les vertus de l’esprit, on trouve bien aisément autour de soi et en soi-même tous les risques de l’intoxication dont je parlais.

J’ai signalé, il y a quelques quarante ans, comme un phénomène critique dans l’histoire du monde la disparition de la terre libre, c’est-à-dire l’occupation achevée des territoires par des nations organisées, la suppression des biens qui ne sont à personne. Mais, parallèlement à ce phénomène politique, on constate la disparition du temps libre. Le temps libre dont il s’agit n’est pas le loisir, tel qu’on l’entend d’ordinaire. Le loisir apparent existe encore, et même ce loisir apparent se défend et se généralise au moyen de mesures légales et de perfectionnements mécaniques contre la conquête des heures par l’activité. Les journées de travail sont mesurées et ses heures comptées par la loi.

Mais je dis que le loisir intérieur qui est tout autre chose que le loisir chronométrique se perd. Nous perdons cette paix essentielle des profondeurs de l’être, cette absence sans prix pendant laquelle les éléments les plus délicats de la vie se rafraîchissent et se réconfortent, pendant laquelle l’être, en quelque sorte, se lave du passé et du futur, de la conscience présente, des obligations suspendues et des attentes embusquées… Point de souci, point de lendemain, point de pression intérieure ; mais une sorte de repos dans l’absence, une vacance bienfaisante, qui rend l’esprit à sa liberté propre. Il s’occupe alors que de soi-même. Il est délié de ses devoirs envers la connaissance pratique et déchargé du soin des choses prochaines : il peut produire des formations pures comme des cristaux. Mais voici que la rigueur, la tension et la précipitation de notre existence moderne troublent ou dilapident ce précieux repos. Voyez en vous et autour de vous ! Les progrès de l’insomnie sont remarquables et suivent exactement tous les autres progrès. »

Paul Valéry, conférence, 1935.

La vraie langue française

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« Chaque fois que ma pensée se reporte aux souvenirs de cette province du Valois, je me rappelle avec ravissement les chants et les récits qui ont bercé mon enfance. La maison de mon oncle était toute pleine de voix mélodieuses, et celles des servantes qui nous avaient suivis à Paris chantaient tout le jour les ballades joyeuses de leur jeunesse, dont malheureusement je ne puis citer les airs. J’en ai donné plus haut quelques fragments. Aujourd’hui, je ne puis arriver à les compléter, car tout cela est profondément oublié ; le secret en est demeuré dans la tombe des aïeules. On publie aujourd’hui les chansons patoises de Bretagne ou d’Aquitaine, mais aucun chant des vieilles provinces où s’est toujours parlé la vraie langue française ne nous sera conservé. C’est qu’on n’a jamais voulu admettre dans les livres des vers composés sans souci de la rime, de la prosodie et de la syntaxe ; la langue du berger, du marinier, du charretier qui passe, est bien la nôtre, à quelques élisions près, avec des tournures douteuses, des mots hasardés, des terminaisons et des liaisons de fantaisie, mais elle porte un cachet d’ignorance qui révolte l’homme du monde, bien plus que ne fait le patois. Pourtant ce langage a ses règles, ou du moins ses habitudes régulières, et il est fâcheux que des couplets tels que ceux de la célèbre romance : Si j’étais hirondelle, soient abandonnés, pour deux ou trois consonnes singulièrement placées, au répertoire chantant des concierges et des cuisinières.

Quoi de plus gracieux et de plus poétique pourtant :

Si j’étais hirondelle ! — Que je puisse voler, — Sur votre sein, la belle, — J’irais me reposer !

Il faut continuer, il est vrai, par : J’ai z’un coquin de frère…. ou risquer un hiatus terrible ; mais pourquoi aussi la langue a-t-elle repoussé ce z si commode, si liant, si séduisant qui faisait tout le charme du langage de l’ancien Arlequin, et que la jeunesse dorée du Directoire a tenté en vain de faire passer dans le langage des salons ?

Ce ne serait rien encore, et de légères corrections rendraient à notre poésie légère, si pauvre, si peu inspirée, ces charmantes et naïves productions de poètes modestes ; mais la rime, cette sévère rime française, comment s’arrangerait-elle du couplet suivant :

La fleur de l’olivier — Que vous avez aimé, — Charmante beauté ! — Et vos beaux yeux charmants, — Que mon cœur aime tant, — Les faudra-t-il quitter ?

Observez que la musique se prête admirablement à ces hardiesses ingénues, et trouve dans les assonances, ménagées suffisamment d’ailleurs, toutes les ressources que la poésie doit lui offrir. »

(Les Filles du feu – Chansons et Légendes du Valois)

Les Filles du feu – Amazon

Rêvons avec Gérard de Nerval

« Le rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l’image de la mort ; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l’instant précis où le moi, sous une autre forme, continue l’œuvre de l’existence. C’est un souterrain vague qui s’éclaire peu à peu, et où se dégagent de l’ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres : – le monde des Esprits s’ouvre pour nous.

Swedenborg appelait ces visions Memorabilia ; il les devait à la rêverie plus souvent qu’au sommeil ; l’Ane d’or d’Apulée, la Divine Comédie de Dante, sont les modèles poétiques de ces études de l’âme humaine. Je vais essayer, à leur exemple, de transcrire les impressions d’une longue maladie qui s’est passée tout entière dans mon esprit ; – et je ne sais pourquoi je me sers de ce terme maladie, car jamais, quant à ce qui est de moi-même, je ne me suis senti mieux portant. Parfois, je croyais ma force et mon activité doublées ; il me semblait tout savoir, tout comprendre ; l’imagination m’apportait des délices infinies. En recouvrant ce que les hommes appellent la raison, faudra-t-il regretter de les avoir perdues… ? »

(extrait d’Aurélia)

Aurélia – sur Amazon

Frédéric Bazille, un impressionniste fauché en pleine gloire

Article publié dans Causeur le 11 décembre 2016

 

 

Il est des jours où, répondant à l’appel de Jean Giraudoux, je voudrais que la guerre prusso-française de 1870 n’eût pas eu lieu. Certes, on eût évité bien des désagréments. Et un certain Frédéric Bazille, dont l’oeuvre est exposée en ce moment au musée d’Orsay, n’eût pas été fauché en pleine gloire, à l’âge indécent de vingt-neuf ans, et se fût peut-être – je n’ose dire sûrement – fait une place parmi les plus grands.

C’est qu’à traverser les salles de l’exposition consacrée à ce peintre oublié, et à ressentir la poésie qui se dégage invariablement de ses tableaux impressionnistes d’un genre que d’aucuns jugeraient par trop ordinaire ou par trop moderne, il m’a semblé que Frédéric Bazille fut de ces peintres qui eurent le don de recevoir, du monde qui nous entoure, une impression plus forte et plus vivace que le commun des hommes. Je me suis rappelé, immanquablement, la singulière remarque de l’auteur du Grand-Meaulnes sur la sensibilité sénancourienne des contemplatifs : « Quand j’aurai assez d’images, c’est-à-dire quand j’aurai le loisir et la force de ne plus regarder que ces images, où je vois et sent le monde mort et vivant mêlé à l’ardeur de mon coeur, alors peut-être que j’arriverai à exprimer l’inexprimable. Et ce sera ma poésie du monde. »

Ces images, qui allaient former sa poésie du monde, Frédéric Bazille commença de les recueillir dès l’enfance, dans son domaine familial de Méric, près de Montpellier : tel le jeune Marcel Proust à Combray, il se rassasia de maints souvenirs de promenades languedociennes et de scènes de vie bourgeoise dans le mas rose et jaune, cerné de vignes, où il vécut les premières années de sa courte vie. Tantôt il croisa de jeunes filles de famille qui semblaient les jeunes filles en fleurs de Balbec, tantôt il admira de belles robes aux couleurs provençales – dont la fameuse robe rose – qui eussent pu rendre jalouse la prisonnière proustienne en manteau de Fortuny.

Nul n’est besoin d’être grand clerc pour deviner qu’un jeune garçon à la sensibilité aussi raffinée n’allait pas fréquenter bien longtemps la société de l’ennuyeuse faculté de médecine de Montpellier où il avait commencé quelques études qui n’étaient pas de dessin : il arriva très vite à convaincre ses parents de lui verser une rente qui lui permît de se consacrer à sa seule passion : la peinture. C’est alors qu’il monta à Paris, fréquenta l’atelier du peintre suisse Charles Gleyre, et se lia d’amitié avec les (futurs) plus grands : Claude Monet – avec lequel il finit par se brouiller pour des questions d’argent -, Alfred Sisley, Edouard Manet, Paul Cézanne, et surtout Auguste Renoir, dont il aimait, en parfait mélomane, les jeunes filles au piano.

Ce fut le début d’une pérégrination d’artiste à travers les hauts-lieux de la peinture du siècle : la forêt de Fontainebleau, pour raviver le souvenir de Théodore Rousseau et de Camille Corot, la Normandie d’Eugène Boudin, Sainte-Adresse et ses pêcheurs, et surtout Chailly – où Frédéric Bazille fit l’élégant pour le déjeûner sur l’herbe de Claude Monet.

De retour dans son atelier parisien, le jeune impressionniste fit honneur à un père chasseur en peignant des natures mortes de chasse – dont la magnifique « nature morte au héron » – qui n’étaient pas sans rappeler celles d’Oudry et de Chardin. Mais il s’ennuyait à ne peindre que les morts. Il écrivit à sa mère qu’il envisageait un retour au pays natal, pour « peindre des figures au soleil ».

Il se rendit d’abord à Aigues-Mortes, où son tempérament de languedocien s’exalta à la vue de ses eaux vertes et de ses remparts ensoleillés. Il en laissa une très-belle oeuvre, « les Remparts d’Aigues-Mortes », qui renouait déjà avec les couleurs et les paysages lumineux de son enfance.

Puis, de retour dans son domaine familial de Méric, il devint résolument moderne. « On voit que le peintre aime son temps, comme Claude Monet, et qu’il pense qu’on peut-être un artiste en peignant une redingote » – ce sont les mots d’Emile Zola. Fi des scènes historiques et mythologiques qui plaisent aux salons de peinture ! Frédéric Bazille se fit le chantre des scènes de la vie quotidienne : il laissa une magnifique scène de bain, et deux très-beaux portraits d’une même jeune femme aux pivoines – pour qu’il y eût à la fois une figure et des fleurs.

Mais c’est surtout au sein de sa propre famille qu’il trouva désormais son inspiration : deux jeunes cousines, vêtues de robes à ruban – l’une blanche, l’autre rose – posèrent pour le jeune peintre ; ces figures ensoleillées sur fond de paysage languedocien réapparaîtront dans « La Réunion de famille », et firent de ce très-beau tableau une réminiscence, avant l’heure, des repas de famille de Jean Giono : « Je me souviens de l’atmosphère joyeuse, détendue, de tous nos repas de famille, repas souvent partagés avec des amis ou de simples visiteurs qui, s’étant attardés dans le bureau de mon père à l’heure du repas, étaient conviés à partager notre ordinaire. Pour eux, peu importait ce qu’il y avait dans l’assiette, ou dans leur verre, ils buvaient littéralement les histoires que mon père racontait. »

Ces scènes familiales et languedociennes eussent pu suffire à constituer le sommet de la gloire du jeune Frédéric Bazille si ce dernier ne s’était pas adonné, peu avant sa mort tragique, à la très-belle peinture de jeunes baigneurs athlétiques sur les bords du Lez. De ces jeunes hommes, avec lesquels il semblait avoir noué des « amitiés particulières » – aurait dit Roger Peyreffite -, il fit des Saint-Sébastien et des lutteurs grecs.

La très-belle exposition du musée d’Orsay nous laisse sur notre faim, ou presque. On eût aimé en voir plus, tant ce jeune peintre promettait de tableaux lumineux. Mais c’était sans compter le drame de 1870, qui faucha Frédéric Bazille, jeune engagé dans un régiment de zouave, en pleine gloire impressionniste.

Frédéric Bazille (1841-1870) : La jeunesse de l’impressionnisme – Amazon

Poutine-Kasparov: échecs et Mal Tremble, monde libre: “l’hiver vient!”

Article publié dans Causeur le 23 novembre 2016


Dans son dernier pamphlet contre Vladimir Poutine, le « dissident » Garry Kasparov parle de Bien, de Mal, de fin de l’Histoire et de monde libre. Retour vers son futur.

Dans un pamphlet anti-Poutine à l’intitulé apocalyptique, « winter is coming », Garry Kasparov, le célèbre dissident russe exilé aux Etats-Unis, se rappelle avec aigreur de ce jour maudit du 31 décembre 1999 où l’ancien lieutenant-colonel du KGB accéda à la présidence russe : la Russie allait renouer avec ses vieux démons. Voilà que sur la voie de la démocratisation, elle accueillait maintenant à bras ouverts ce personnage ultra-autoritaire qui voudrait « aller buter les Tchétchènes dans les chiottes ». Un homme conquérant, dit-il, qui n’aura de cesse que le vieux bloc soviétique soit reconstitué. Que la « plus grande tragédie géopolitique du 21ème siècle » – la chute de l’empire soviétique – soit enfin vengée. L’annexion de la Crimée ne serait que la première étape de cette Reconquista russe que le « monde libre » – mené par les Etats-Unis d’Amérique et par l’Otan – devra bien se résoudre à combattre. Certes, reconnait-il, Poutine n’est pas tout à fait Hitler, et l’annexion de la Crimée n’est pas tout à fait l’Anschluss, mais on ne saurait faire preuve de trop de prudence à l’égard d’un « dictateur » adepte de la dissuasion nucléaire.

Garry Kasparov n’y a jamais été de main morte : des « marches du désaccord », il en a suivi pléthore, des pancartes « Russie sans Poutine », il en a brandi plus d’une. Quoi que, depuis lors, l’épisode Medvedev et le retour d’une dictature sans fards en 2012 l’aient déterminé à l’exil, il continue de mener ce qui est devenu le combat de sa vie. Il croit à la « fin de l’Histoire » et à la victoire de la démocratie libérale et du capitalisme sur les forces obscures du totalitarisme et du communisme. Il ne peut pas voir en peinture ce mausolée de Lénine qui trône encore au beau milieu de la place Rouge, symbole de l’impunité des sectateurs du communisme. Gorbatchev, il le compare volontiers à Louis XVI ou à Nicolas II – chef d’Etat pusillanime qui tentait de sauver les décombres du communisme, comme les derniers rois ceux de la royauté. Kasparov le verrait bien en commanditaire du Putsch de Moscou. L’octroi du Nobel de la paix au dernier des communistes ? Une hérésie. Ceux qui le dépeignent en héraut de l’effondrement de l’URSS ? Des révisionnistes qui se gardent bien de rappeler que Gorbatchev était partisan du « socialisme à visage humain » d’Alexander Dubcek.

Poutine c’est le Mal

Que le communisme pût avoir un visage, Kasparov n’y a d’ailleurs jamais cru : cet individualiste forcené a toujours considéré que la société de libre consommation capitaliste était l’aboutissement de la nature humaine ; il rappelle à qui veut l’entendre ses propos tenus dans le magazine Playboy, à l’âge de vingt-six ans : « La vie en Union Soviétique est une déformation de la vie ordinaire ». La vie ordinaire, c’était pour le jeune joueur d’échecs l’ « American way of life », le Coca-Cola, les blue-jeans et le rock’n roll : il communiait avec Eltsine et parlait déjà mort du communisme – « l’Empire du Mal » – devant un Henry Kissinger incrédule. Il ne fera pas partie de ces russes humiliés d’avoir perdu la guerre froide. Lui rêve d’un monde unipolaire dominé par les Etats-Unis, lui souhaite le triomphe de la démocratie et du capitalisme. Gary ne se sentira pas de joie à la lecture des propos de George Bush père : « La scène internationale est aujourd’hui une feuille blanche. […] L’importance de l’implication américaine n’a jamais été aussi forte. Si les Etats-Unis ne prennent pas la direction de ce monde, personne ne le fera », mais déchantera face au peu d’empressement de ce dernier à renverser Saddam Hussein et à dénoncer les « pratiques nazies » de Slobodan Milosevic.

Le leadership moral des Etats-Unis, il ne le goûtera que lors de l’intervention militaire de Bill Clinton au Kosovo. Une croisade anti-Milosevic que Kasparov aurait aimé plus prompte à ressusciter sous la forme de croisade anti-Poutine lors de la crise ukrainienne. Car pour Kasparov, Milosevic et Poutine, c’est bonnet blanc et blanc bonnet : fi de ces dictateurs qui n’ont pas entendu parler de la « fin de l’Histoire » ! Le joueur d’échecs reconverti en défenseur des peuples opprimés a acquis de ses années passées du mauvais côté du rideau de fer deux convictions inébranlables : la première, c’est que l’Ouest est forcément dans le camp du Bien. La seconde, c’est qu’il existe un camp du Bien. Une intervention militaire des Etats-Unis d’Amérique et de l’Otan est donc par définition « humanitaire » et exempte de morts civils. L’ingérence obéit à des motifs nobles pourvu qu’elle soit le fait des gagnants de la guerre froide. Ceux qui oseraient le mettre en doute sont de toute évidence des « nazis » – plaisante façon de qualifier les sceptiques qui ne croient pas à la « bonne nouvelle » de Francis Fukuyama. Kasparov a au moins le bon goût d’admettre que l’administration américaine elle-même ne s’est pas toujours comportée dans le sens de la « fin de l’Histoire » : George Bush père n’a jamais souhaité la destitution de Gorbatchev, Bill Clinton n’a pas voulu faire de la Tchétchénie un second Kosovo, et George Bush fils n’a pas cherché à abattre Vladimir Poutine. Tous ont été trop diplomates pour oser mettre un terme à la partie d’échecs que leur jouait les forces branlantes d’un siècle finissant. L’administration Clinton surtout, dit Kasparov, s’est montré particulièrement lâche en continuant à fournir une aide économique à une Russie qui massacrait des civils en Tchétchénie et soutenait le développement d’un programme nucléaire en Iran. Elle n’a pas joué son rôle de grande moralisatrice des relations internationales, d’ingérence humanitaire, de championne du Bien : elle n’a pas déployé son armée pour défendre les Tchétchènes, elle qui l’avait pourtant fait pour sauver les kosovars.

Kasparov n’est pas de ces cyniques qui considèrent que « L’Etat est le plus froid des monstres froids » et que le glacial intérêt plutôt que la morale dicte sa politique étrangère ; il n’est pas non plus de ceux qui pensent que l’on peut se permettre de déposer un tyran balkanique, mais qu’il serait fort peu diplomatique de s’attaquer à une grande puissance telle que la Russie. Derrière l’obsession de la « fin de l’Histoire », il y a un homme brisé qui ne cesse de ressasser d’amers propos de feue Anna Politkovskaïa: « La déclaration universelle des droits de l’homme, qui ne date qu’à peine plus d’un demi-siècle, est morte lors de la seconde guerre de Tchétchénie ». Cet homme-là ne pouvait qu’honnir la politique de conciliation du « monde libre » lors de l’épisode tchétchène : c’était un véritable traître que ce « camp du Bien » qui n’affichait que trop peu ses valeurs morales et n’avait que faire de l’avenir démocratique de la Russie. Tony Blair visitant le musée de l’Ermitage en compagnie de Vladimir Poutine ? Ce geste symbolique en faveur d’une coexistence pacifique n’eut pas bonne presse chez ce partisan d’un monde unipolaire placé sous les auspices du capitalisme et de l’économie de marché. Ni plus qu’une Condoleeza Rice songeant que « la guerre froide [était] vraiment terminée » lors du fameux coup de téléphone de Vladimir Poutine à George W. Bush au lendemain du 11 septembre 2001.

L’Amérique, c’est le Bien

Contrairement à Condoleeza Rice, Kasparov et ses suiveurs ne voulurent jamais admettre que le conflit entre le « monde libre » et l’ex-URSS pût conduire à autre chose qu’à une hégémonie morale, économique et militaire des Etats-Unis d’Amérique. Après le 11 septembre, la perspective de voir les deux puissances faire front commun contre le terrorisme ne les enchantèrent guère. Comme Sakharov en son temps, ils s’opposèrent à la « détente » : ils refusèrent cette Realpolitik qui impliquait de se compromettre avec des dictatures ; ils croyaient fermement que les Pères fondateurs des Etats-Unis d’Amérique avaient révélé les principes du Bien. Souvent nostalgiques d’Henry Scoop Jackson – ce sénateur démocrate de l’Etat de Washington qui militait pour une politique étrangère américaine morale dans les années 1970 -, ils répétaient à l’envi que – Soljenitsyne dixit – « les affaires intérieures [n’existaient] plus sur notre Terre surpeuplée » et qu’il fallait désormais que l’Occident libre se consacrât exclusivement à la protection des peuples de la planète contre les dictatures. D’après eux, la guerre froide n’était pas « vraiment terminée » puisque Vladimir Poutine ne se conciliait les intérêts des Etats-Unis d’Amérique que dans le but de saper à sa guise les velléités démocratiques en Russie : il était au moins probable que l’ancienne terre des Tsars renaîtrait ; il fallait craindre qu’elle renouât avec l’héritage d’Ivan le Terrible ; surtout, il fallait s’attendre à ce qu’elle refusât l’hégémonie américaine et à ce qu’elle offrît une main tendue à une Europe avide de se défaire du paternalisme américain.

Face à ce danger, il fallait affirmer l’importance des « valeurs américaines » : c’est ce que fit Kasparov en parcourant le Wyoming, coiffé d’un chapeau de cow-boy, pour parler de capitalisme et de liberté à des New-yorkais en costume-cravate. Il fallait aussi inventer une « autre Russie » qui fût calquée sur le modèle américain, avec « une presse libre, un marché libre, un état de droit et d’authentiques élections ». Il va sans dire que quelques années plus tard, Kasparov vécut l’émergence d’un G8 réunissant sept grandes démocraties industrielles et … la Russie de Poutine comme une insoutenable trahison. Un peu comme si Don Corleone s’était allié avec le Vatican. Ce fut le début d’une période de vaches maigres pour la dissidence russe : Poutine était désigné « personnalité de l’année 2007 » par le magazine Time, et les dirigeants occidentaux – Nicolas Sarkozy en tête – saluaient la victoire éclatante de Medvedev. Dans ces conditions, carte blanche était donnée au « dictateur » russe.

« Hitler n’était pas Hitler en 1936 »

Kasparov comptait sur l’élection présidentielle américaine de 2008 pour arranger les choses : peut-être l’hégémonie morale américaine allait-elle renaître de ses cendres grâce à ce candidat républicain qui osait, en pleine crise géorgienne, clamer que « les Américains, ainsi que tous les peuples qui approuvent l’indépendance des anciennes républiques soviétiques, [devaient] se préoccuper au plus haut point du destin de la Géorgie »; peut-être le monde libre allait-il se doter d’un dirigeant qui protégerait la Géorgie et l’Ukraine d’une invasion russe. Quelle ne fût pas la déception de l’ancien champion du monde d’échecs ! A la rigueur morale de John McCain, les électeurs américains préférèrent le consensus mou de Barack Obama. Second espoir déçu en 2012 : Kasparov n’eut pas l’heur de fêter la victoire de ce Mitt Romney qui n’avait pas hésité à déclarer que la Russie de Poutine était « l’ennemi géopolitique numéro un » des Etats-Unis d’Amérique et qu’elle défendait « les individus les plus condamnables de la planète ».

Cependant il continua, contre vents et marées, à tenter de convaincre le « monde libre » de la dangerosité du camarade Poutine : adepte de la reductio ad hitlerum, il n’hésita pas à comparer les Jeux Olympiques de Sotchi, qui réunirent de nombreux chefs d’Etat étrangers malgré une tentative de boycott, aux tristement célèbres Jeux d’été de 1936. « Mais Poutine n’est pas Hitler ! » lui répondirent quelques journalistes. Certes, répondit Kasparov, « le mal personnifié par les nazis défie toute comparaison rationnelle », mais « Hitler n’était pas Hitler en 1936 »… L’annexion de la Crimée n’a t-elle pas prouvé aux dirigeants occidentaux que Poutine était un homme perdu ? Pour l’ancien joueur d’échecs, il serait grand temps d’agir. Et d’arrêter Poutine. De cesser de faire de la Reapolitik. Et surtout de réaffirmer haut et fort que « les ennemis [du monde libre] sont bel et bien présents en ce monde » ; que la Russie de Poutine, la Corée du Nord de Kim Jong-Un, le Venezuela de Maduro, l’Etat islamique et les monarchies religieuses du Moyen-Orient ont en commun de rejeter les valeurs occidentales et la modernité ; et que ce sont toujours les dissidents qui nous révèlent les sombres réalités de ces sociétés.

Le 9 novembre 2016, Garry Kasparov a écrit sur son compte twitter : « Winter is here ». Une alliance Trump-Poutine symboliserait pour lui la fin de l’ordre du monde tel qu’il a fonctionné depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Winter is coming sur Amazon

Zainab bint Younus, une féministe salafiste

 

Zainab bint Younus est un bien curieux personnage. Cette jeune femme d’origine indienne, qui se définit comme « nomade professionnelle, rêveuse indomptée, guerrière voilée, et idéaliste capricieuse », et a grandi entre Vancouver et Victoria, est une féministe salafiste : « Le salafisme et le féminisme, j’ai combiné deux des mouvances les plus désastreuses de l’histoire de l’humanité » dit-elle avec malignité. Gothique, punk, et fanatique de Batman, elle aime habiller son niqab d’une veste en cuir de motarde et de grandes lunettes noires. Sa première Harley-Davidson, c’est son père, un cheikh diplômé de l’université islamique de Médine, un salafiste vieille école, qui la lui a offerte. Un père fier d’avoir une fille salafiste exemplaire, mais moins à l’aise avec son combat féministe et sa passion pour les héroïnes oubliées de l’Islam.

Je retrace ici le parcours très-étrange de cette niqabi aspirante-motarde qui a fait ses premières armes dès l’âge de quinze ans en créant un blog – « The salafi feminist » – consacré à la politique et à la religion. A l’époque – on est en 2006 -, elle rêve de suivre les traces de son père et de devenir une « Cheikha » – à savoir une savante de l’Islam. Pour ce faire, foin de Tariq Ramadan, trop moderniste à ses yeux : elle préfère suivre les leçons de Bilal Philips, un théologien salafiste canadien qui tient des propos fort étranges sur les attentats suicides, et celles d’Anwar al-Awlaqi, un imam américain d’origine yéménite – tué par un drone américain en 2011– dont les sermons ont inspiré certains des terroristes du 11 septembre 2001.

Un parti islamique au Canada, elle en rêve, mais elle n’y croit pas vraiment. Les Occidentaux ont beau se dire multiculturalistes, ils ne sont pas encore prêts à voir en la Charia un programme politique comme un autre. En revanche, la jeune salafiste croit fermement à une république islamique pour les Afghans, mais pas dans le style des Talibans : « J’ai une grande vision d’un Etat islamique qui pourra rivaliser avec la gloire et la grandeur de l’âge d’or de l’Islam », écrit-elle. Si son rêve d’être membre d’un parti politique en Afghanistan devenait un jour réalité, elle se ferait l’avocat d’une Charia « compatissante » qui pourrait faire de l’Afghanistan un exemple pour le reste du monde. Pour patienter avant que vienne son heure de gloire, elle s’échine à dresser les contours de son fantasme islamo-étatique : certes, l’on se fonderait sur le Coran et la Sunna, c’est-à-dire que l’on appliquerait la Charia. Voilà pour le droit islamique. Mais quid de la constitution politique de cet Etat ? Si le chef d’Etat devra être appelé un calife, l’Etat islamique pourra néanmoins être soit une monarchie soit une démocratie. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne sera certainement pas capitaliste – le capitalisme, chantre de l’exploitation des pauvres et du travail des enfants, à en croire la définition simpliste de Zainab bint Younus, serait contraire aux principes de la religion musulmane. Une autre chose est certaine : dans cet état arabo-musulman idéal, les leaders ne ressembleraient ni aux Saoud, ni à Hosni Mubarak, ni à Abdullah de Jordanie – tous des servants de l’Occident – mais seraient des représentants réels de la population musulmane : le Hamas et le Hezbollah auraient certes une bonne approche des choses, mais la jeune salafiste priserait par dessus tout les Frères Musulmans, qu’elle avoue trouver très « cool ».

Pour mettre en oeuvre ses projets – travailler avec la communauté musulmane, la rendre meilleure, bref préparer le terrain à la venue d’un Etat islamique -, l’adolescente salafiste voudrait s’inscrire dans une université islamique et y étudier la théologie islamique : elle aimerait intégrer l’université Umm al-Qura à La Mecque, ou à défaut une université islamiste au Yémen – son père a omis de lui dire que ces universités étaient interdites aux femmes. En attendant de pouvoir recevoir une éducation islamique digne de ce nom, elle ne rate aucune interview d’Abu Bakar Bashir, un célèbre clerc musulman indonésien qui milite pour l’introduction de la Charia, serait le leader spirituel de Jemaah Islamiyah et fera quelques années plus tard allégeance à Abu Bakr al-Baghdadi. Elle adorerait le rencontrer pour pouvoir parler avec lui de la chimère qui lui tient tant à coeur – la renaissance du califat. Dans ses rêves les plus fous, elle rencontrerait aussi Khalid Mashal – le leader du Hamas -, Mohammed Omar – alors chef des Talibans et parent d’Oussama Ben-Laden -, et surtout Oussama Ben-Laden, un « homme fascinant », dit-elle, qui a « de bonnes intentions » et « veut aider les musulmans dans le monde entier ». Maudit soit l’Occident qui a fait de lui un vilain personnage de cartoon !

Autant de rêves qui devront bien se réaliser un jour, car la militante salafiste n’est point dénuée d’ambition : elle veut non seulement se faire le chantre du renouveau du califat, mais encore devenir une porte-parole de la cause des féministes salafistes : bien évidemment, pour ce faire, elle ne prendra pas pour modèle Ayaan Hirsi Ali, qui fut menacée de mort par l’assassin de Théo van Gogh, ni plus que Irhad Manji, cette militante féministe canadienne d’origine musulmane qui est si peu tendre avec les islamistes que le New-York Times l’a qualifiée de « pire cauchemar d’Oussama ben Laden » : il faut dire que lorsque cette « ordure » vient donner des conférences dans sa ville natale, la jeune féministe salafiste se sent fort marrie : le jour du jugement dernier, assène t-elle, il s’agira pour les vraies féministes musulmanes de faire valoir leur combat contre ces renégats destructrices de l’Islam. Une féministe salafiste qui se respecte ne saurait frayer avec ces « héroïnes des médias occidentaux » qui peinent à comprendre que ni le Coran ni la Sunna ne sont misogynes, et qu’une vraie femme musulmane se doit de prendre pour modèles les femmes du prophète Mahomet – les fiertés de l’Oumma – et de porter un hijab digne de ce nom – c’est-à-dire « pas seulement un petit morceau de tissu avec un visage souillé de maquillage » mais de ces beaux voiles ultra-couvrants que l’on vend dans les échoppes des Talibans.

La jeune blogueuse n’est d’ailleurs pas en reste sur ce point : elle adore se prendre en selfie avec son niqab, et ne cesse de répéter que ce vêtement un peu particulier était déjà un must have lorsque, étant enfant, elle se rendait, par une entrée réservée aux femmes, au centre islamique où officiait son père. Cependant, elle ne veut pas de la ségrégation des genres pratiquée en Arabie Saoudite – une porte ouverte à la perversion homosexuelle – ni plus que de la promiscuité des genres qui sévirait en Occident.

Il faut, dit elle, un juste milieu : le niqab pour les femmes, et un regard chaste pour les hommes ; le niqab, non comme contrainte, mais comme choix, pour lutter contre la concupiscence masculine et contre une société hypersexualisée ; le niqab pour obéir aux commandements de Dieu et pour affirmer son identité ; le niqab, parce que je suis salafiste et parce que mon-corps-n’appartient-qu’à-moi-et-que-je-peux-en-faire-ce-que-je-veux. N’en déplaise aux canadiens blancs et judéo-chrétiens qui lui reprochent de porter cet étrange vêtement, la féministe salafiste peut fréquenter ses camarades de classe et ses voisins. Elle peut même leur dire bonjour le matin, leur sourire – avec les yeux, cela va sans dire -, leur faire la conversation. Mais leur montrer son visage, ça non. C’est un pas qu’elle ne saurait franchir. Elle n’est pas lévinassienne pour un sou. Pour elle qui rêve de devenir l’Ibn Taymiyyah des temps modernes, l’esprit seul compte. La parole suffit. De toute façon, dit-elle, à l’heure du téléphone portable et de la cyber-communication, le visage est démodé. Le smiley et le body language, c’est tout de même beaucoup plus in. Et puis après tout, le niqab, c’est son identité. Les islamistes sont ses pères spirituels. Elle ne veut pas être comme les jeunes décérébrés de sa génération qui sont adeptes de Jennifer Lopez et de la culture pop. Au nihilisme occidental et à la non-pensée contemporaine, elle oppose une identité radicale et une pensée totalitaire. Son radicalisme et son totalitarisme se nourrissent de la médiocrité de son époque.

C’est donc via son blog, via twitter et via facebook que cette cyber-féministe en niqab combat l’oppression des femmes musulmanes. Il faut bien admettre qu’elle lutte sincèrement contre les violences domestiques et les viols, et qu’elle rappelle à qui veut l’entendre que les femmes n’ont jamais été ignorées par Allah, qu’elles peuvent étudier dans des universités islamiques, et même devenir des femmes d’affaires, des avocates, des artistes, ou bien encore des écrivains – faut-il dire écrivaines ? -, bref qu’elles peuvent faire carrière et fréquenter des collègues masculins. C’est qu’il ne s’agit pas, pour cette féministe salafiste, de rester cloîtrée entre les quatre murs de sa cuisine : elle ira jouer son rôle dans les affaires du monde, car elle est féministe, mais – et c’est là que le bât blesse – pudeur et chasteté de salafiste oblige, elle emportera son cloître avec elle : elle ira faire carrière en niqab, et prouvera ainsi aux machistes salafistes qu’une femme humaine peut être supérieure aux houris du Paradis.

Aujourd’hui divorcée et « parent isolé » – pour reprendre l’une des expressions fétiches de la novlangue contemporaine -, Zainab bint Younus n’a pas eu l’heur d’étudier à l’université islamique de La Mecque – qui n’accepte pas les femmes – mais elle fournit toujours sur son blog maints conseils sur l’éducation des enfants et tient régulièrement une chronique sur « sisters magazine », un magazine anglophone pour féministes salafistes où l’on discute cuisine, produits de beauté, hijab et polygynie. Elle est volontiers adepte de la polygynie positive : « il n’y a rien de mieux qu’une triade polygynique consentante et hétérosexuelle » affirme t-elle. Elle rêve de redonner à la polygynie ses lettres de noblesse : il y a quelques avantages, dit-elle, à accepter de partager son mari : une jeune femme divorcée, dépréciée sur le marché du mariage halal, trouvera plus facilement preneur auprès d’un polygame qu’auprès d’un monogame par trop exigeant, tandis qu’une femme âgée n’aura pas à s’encombrer d’un mari à plein temps. Pragmatique, elle propose de mettre en place un contrat entre les co-épouses : en sus de favoriser le dialogue et la complicité entre ces dernières, ce contrat pour le moins baroque permettrait aux différentes parties d’offrir des solutions concrètes aux questions posées par la polygynie : combien de jours le mari doit-il passer avec chacune de ses épouses ? Les enfants respectifs des co-épouses doivent-ils avoir des relations entre eux ? Faut-il privilégier la séparation ou la sororité entre les co-épouses ? Quid de l’accès aux comptes bancaires ? Les épouses qui le désireraient seront-elles autorisées à poursuivre des études dans une université islamique ? Autant de questions qui doivent être résolues avant que d’entrer dans un mariage polygyne. Pas facile, toutefois, d’assumer ce curieux mode de vie, même dans une société libertaire où le polyamour est devenu tendance. Zainab bint Younus en sait quelque chose, elle qui, après son divorce, vient de se remarier avec un salafiste polygame.

A ceux qui voudraient lui faire croire que son mariage n’est pas un vrai mariage, elle répond que les mariages polygames du Prophète furent tout aussi valides que son mariage monogame avec Khadijah. Qu’il a aimé toutes ses femmes, les veuves comme les divorcés, les plus âgées comme les plus jeunes, les érudites comme les néophytes. Qu’il existe une polygamie heureuse. Qu’après tout, on est entre adultes consentants. Qu’il faut en finir avec l’obsession judéo-chrétienne de la monogamie et de l’amour chevaleresque.

Et que les préjugés ont toujours tort. Qui aurait cru, d’ailleurs, qu’un jour l’on verrait des féministes en niqab ?

Capitalisme ou mutualisme ?

J’entends d’ici la plupart des hommes, séduits par une folle avidité : « On en a jamais assez, disent-ils, puisque l’on est estimé qu’à proportion de son avoir ». Que faire à ses insensés ? Interrogeait Horace dans une admirable satire. Les moeurs n’ont pas bien changées depuis le siècle d’Auguste.

Aujourd’hui encore, la soif de l’or excite les foules, fait courir les avocats, divise les familles, et il semble que les temps soient bien loin de nous où cette soif pourra être étanchée. L’accumulation des richesses ou la prodigalité. C’est l’unique question. Au dix-neuvième siècle, l’on dira plutôt : capitalisme ou mutualisme ? Le règne du profit ou bien celui de la gratuité ?

C’est l’éternel débat : il y a ceux qui voudraient que les entreprises pussent disposer à leur gré des bénéfices engendrés par leur activité – ce sont les capitalistes, que le profit ne choque point – et il y a ceux qui souhaiteraient que ces bénéfices fussent redistribués à tous les employés – autrement dit, qu’il n’y eût pas à proprement parler de bénéfices – ce sont les mutualistes.

La question est vaste, et implique de retourner aux sources du commerce. Le commerce, activité fort ancienne, ne s’est jamais pratiqué que par appât du gain ; ce que recherche avant tout le commerçant, c’est le profit, c’est l’accumulation des richesses.

Aristote et toute la scolastique aristotélicienne eurent beau vanter les mérites de l’homme primitif, qui vivait frugalement d’une économie domestique, rien n’y fit : l’art de la richesse, dès la Renaissance, trouva ses lettres de noblesse.

Victoire qui n’empêcha point les vaincus de se relever, tant il est vrai que « avoir perdu une bataille, ce n’est pas avoir perdu la guerre ». Et Charles Fourier, et Pierre-Joseph Proudhon, d’entrevoir alors un monde où la gratuité serait le maître mot.

I – Le capitalisme

Un système d’accumulation des richesses longtemps condamné par la pensée chrétienne

L’avarice, la dissipation, l’usure et la charité

L’accumulation des richesses, et son pendant, la dissipation des richesses, furent de tous temps dénoncés comme des vices par les plus grands auteurs : Horace, dans ses satires, se gaussait déjà de l’avare vivant comme un pauvre au milieu de ses trésors et des jeunes gens qui, pour ne pas tomber dans le même tort, dissipaient tout ; Dante mit dans le quatrième cercle de l’Enfer les avares comme les prodigues. Caton L’Ancien, à qui lui demandait « quid est foenerare ? », avait répondu « Quid est occidere ? », signifiant par là que prêter son argent à usure – dans le sens atténué d’intérêt-, c’était comme de tuer un homme. « Quaestuosa segnicia ! » (paresse lucrative !), dira à son tour Pline L’Ancien, pour qualifier ce commerce sans travail, ce gain sans effort.

Mais, chose singulière ! Plutarque nous apprend, dans « Les vies parallèles des hommes illustres », que le vieux Caton était avide d’argent, pratiquait souvent l’usure, et qu’il déclara, aux pieds de son lit de mort : « Que l’homme admirable, l’homme divin et digne d’une gloire immortelle, est celui qui, en mourant, fait voir dans ses livres de comptes qu’il a acquis plus de biens qu’il n’en a hérité de ses pères »

Point de philosophe qui ne fût plus véhément que Sénèque pour condamner en l’usure la passion de s’enrichir ? Voire ! L’usure n’était-elle pas largement pratiquée dans la société romaine ? Tacite ne nous apprend t-il pas que la célèbre Loi des XII Tables avait fixé le taux de l’usure ?

Charles de Montesquieu, dans l’ « Esprit des Lois », rappelle que l’usure était largement pratiquée par les Romains, et n’est pas si sévère que les plus grands d’entre eux à l’égard de ce parangon de l’accumulation des richesses. S’il convient que « c’est une action très-bonne de prêter à un autre son argent sans intérêt », il sent que « ce ne peut être qu’un conseil de religion, et non une loi civile ».

Qui ne voit pas, en effet, que sans l’intérêt le commerce ne pourrait se faire ? Quel négociant, s’il ne pouvait mettre du prix à son argent, ne le garderait pas dans ses coffres ?

Que l’intérêt, considéré plus largement comme profit, soit de l’essence de toutes les sociétés commerciales, cela ne date point d’hier : naguère encore, Edouard Cuq

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Edouard Cuq (1850- 1934) fut un jurisconsulte, professeur de droit romain à Bordeaux, très érudit en matière d’institutions antiques, qui s’attacha toute sa vie à réconcilier le droit et l’histoire. Il nous a laissé des « Etudes sur le droit babylonien, les lois assyriennes et les lois hittiques » (1929) dont nous reproduisons un extrait pouvant aisément convaincre que l’accumulation des capitaux n’est point une idée moderne, puisqu’elle avait déjà germée dans les cerveaux de la très haute antiquité.

écrivait pour les babyloniens « l’argent comme le blé était l’instrument du commerce ». Or, ajoutait-il, l’essence du commerce étant l’accroissement des capitaux, il ne fallait pas que l’argent ou le blé fussent considérés comme de simples instruments d’échanges : il fallait qu’il pussent s’accroître d’eux mêmes, par le truchement de l’intérêt – si l’on prêtait de l’argent ou du blé, il fallait que l’emprunteur rendît plus que la quantité prêtée, ce qui permettait au prêteur d’accroitre son capital. C’est pourquoi, ajoutait Edouard Cuq, « le prêt à intérêt a été très anciennement usité en Chaldée, non seulement à l’époque de Hammurabi, mais même dans la période antérieure »

De tous temps, le prêt à intérêt, plus largement entendu comme profit – et les babyloniens ne différenciaient pas l’intérêt du profit – sut donc se rendre indispensable au commerce.

Dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, l’usure est assimilée à ce que nous appelons aujourd’hui l’intérêt – l’usure n’étant plus pour nous que l’abus de l’intérêt. L’on y explique que « l’on prête et l’on emprunte dans la vue très-louable d’une utilité réciproque » . L’argent doit être, comme autrefois chez les babyloniens, susceptible de louage, et « en fait de négociation, ce qui est réciproquement utile, est nécessairement équitable. Proscrire l’usure au motif que le prêt n’est pas inventé pour le profit de celui qui prête, mais pour l’usage de celui qui emprunte, c’est une absurdité ! » Puisque c’est l’esprit d’intérêt – l’espoir du gain ! – qui fait agir les hommes, où trouvera t-on l’homme bienveillant prêt à prêter son argent pendant une période de temps sans rien en attendre en retour ? Où trouvera t-on l’avocat bienveillant qui accepterait de plaider gratuitement ? Où trouvera t-on, enfin, l’assureur qui accepterait de couvrir un risque sans pouvoir y trouver lui-même son intérêt ? Il est clair que si le profit de tous ces acteurs est légitime, c’est parce qu’il est l’honnête rétribution de la solution qu’ils apportent à un besoin social : le besoin d’argent immédiat, le besoin d’être défendu, le besoin d’être garanti contre l’insécurité. Et tous ces besoins, s’ils veulent être remplis, n’ont t-ils pas un prix ? L’accumulation des richesses, que ce soient les richesses du banquier, de l’avocat, ou bien encore de l’assureur, n’a donc rien que de très juste : les uns ont reçu plus de temps, plus d’assurance devant les lois, plus de sécurité, et les autres ont reçu en échange une somme d’argent suffisante à la réalisation du profit sans lequel l’échange n’eût eut, pour eux, aucun intérêt.

Mais malgré l’évidence – l’homme est un être intéressé, il ne fait rien gratuitement -, l’Eglise Catholique, toute imprégnée de scolastique aristotélicienne, persistait à croire avec acharnement au désintéressement, à l’amour du prochain, qui seuls devaient permettre le règne de la gratuité, du don, et de l’humilité, autant de vertus chrétiennes qui préparaient à un monde où accumuler les richesses serait égoïsme, vanité, et attachement par trop suspect aux biens de ce monde.

Le capitulaire des missi dominici promulgué à Nimègue

Au vieux temps de Charlemagne, les impératifs du commerce n’étaient pas si forts, et la règle était celle de l’interdiction absolue du prêt à intérêt, selon le verset tiré de l’Exode : «Si tu prêtes de l’argent à quelqu’un de mon peuple, tu n’exigeras pas de lui d’intérêt » Par ce capitulaire, Charlemagne prohiba l’usure – autrement dit le prêt à intérêt ; selon le texte, « Il y a une usure quand on réclame plus qu’on a donné : par exemple si on a donné un muid de froment et si on réclame en retour quelque chose de plus » ; « le prêt est juste lorsqu’on ne réclame que ce qu’on a fourni » (Legum sectio II, In Capitularia regum Francorum).

Ce qui se trame ici, ce n’est point seulement l’interdiction du prêt à intérêt, mais l’interdiction plus générale de l’idée même de profit – ce qui est condamné par l’Eglise Catholique, c’est l’esprit commercial, c’est le fait que le profit ne soit là que pour servir à l’enrichissement personnel au détriment de la communauté des Chrétiens.

Aristote et ses sectateurs, les moines scolastiques

L’Eglise Catholique moyenâgeuse avait dans la Bible une source suffisante à l’irrigation de sa condamnation de la cupidité.

Il n’est qu’à citer qu’un verset pour s’en convaincre : « Gardez-vous attentivement de toute cupidité ; car, même dans l’abondance, la vie d’un homme ne dépend pas de ce qu’il possède. Il en est ainsi de celui qui accumule des trésors pour lui-même, et qui n’est pas riche pour Dieu » (Luc 12:15, 21).

Mais vers le treizième siècle, alors que l’oeuvre d’Aristote, traduite par Albert le Grand, était introduite dans les Universités, le théologien scolastique Thomas d’Aquin entreprit de réconcilier les dogmes de l’Eglise Chrétienne et les préceptes d’Aristote.

La question de l’enrichissement ne fut pas la moindre sur laquelle il pût réconcilier les deux philosophies.« » Tel est l’homme primitif, que la chasse, la culture des champs,

La théorie aristotélicienne de l’acquisition des biens de l’économie domestique (La Politique, Livre I, Chapitre III)

« La majeure partie du genre humain vit de la culture de la terre et de ses fruits »

Tel est l’homme primitif, que la chasse, la culture des champs,le pâturage, et la pêche nourrissent frugalement. Point n’est besoin, pour cet antique travailleur et sa famille, de « demander sa subsistance aux échanges ou au commerce » ; à lui le devoir d’approvisionner seul sa communauté, aux autres le souci d’accumuler les richesses. C’est « l’art de la véritable et nécessaire richesse, uniquement occupée du soin de sa subsistance ». Ce genre d’économie domestique, où chaque chose était faite pour remplir un besoin, sans nul esprit de commerce, ne pouvait convenir qu’à de très-petites communautés, telles les familles.

La dispersion des peuples et celles des marchandises de la vie courante rendirent toutefois   l’échange indispensable ; il fallut créer l’instrument de ces échanges : ce fut l’argent. L’argent, pour Aristote, « ne devrait saisir qu’à l’échange ». Mais l’esprit d’acquisition commerciale s’était emparé des hommes ; l’argent devint « l’élément et le but » de leurs échanges : l’élément, c’est l’instrument d’échange – et là il n’y a rien qui pour Aristote soit condamnable -, et le but, c’est l’enrichissement indéfini, c’est une richesse sans bornes – voilà ce qu’Aristote condamne.

L’argent qui ne devait servir qu’à l’échange, qui ne devait être qu’un moyen, ne peut même plus avoir de fin puisqu’il est infini :  l’intérêt qu’on en tire le multiplie lui-même, comme l’indique assez le nom que lui donne la langue grecque, le « tokos », qui signifie produire.

L’intérêt – comme le profit – est donc de l’argent issu d’argent, et c’est, de toutes les acquisitions, celle qui est la plus contraire à la nature telle que la conçoit Aristote ; c’est l’exécrable faim de l’or dont parlera Virgile.

 La scolastique aristotélicienne

La doctrine médiévale scolastique (1100 – 1500), enseignée dans les universités moyenâgeuses, mêlait la patristique à la redécouverte des écrits d’Aristote. L’économie scolastique se construisit autour de deux grandes notions : la prohibition du prêt à intérêt et l’idée de juste prix.

 La prohibition du prêt à intérêt

L’art de la richesse, l’esprit d’acquisition commerciale, trouve son exemple le plus frappant dans le prêt à intérêt. Les scolastiques alliaient à l’interdiction biblique – « Tu n’exigeras de ton frère aucun intérêt, ni pour de l’argent, ni pour des vivres, ni pour aucune autre chose qui se prête à intérêt » (Deutéronome, XXIII 19-20) l’anathème jeté par Aristote sur l’esprit d’acquisition commerciale.

Thomas d’Aquin consacra de nombreuses pages de la Somme Théologique à la question du prêt à intérêt : « L’emprunteur qui paie un intérêt n’est pas absolument libre, il le donne contraint et forcé, puisque, d’une part, il a besoin d’emprunter de l’argent et que, d’autre part, le prêteur qui dispose de cette somme ne veut pas l’engager sans percevoir cet intérêt ».

 La recherche du « juste prix »

« Le négoce consiste à échanger des biens. Or Aristote distingue deux sortes d’échanges. L’une est comme naturelle et nécessaire, et consiste à échanger pour les nécessités de la vie. L’autre forme au contraire, consiste à échanger non plus pour subvenir aux nécessités de la vie, mais pour le gain. Voilà pourquoi le négoce, envisagé en lui-même, a quelque chose de honteux, car il ne se rapporte pas, de soi, à une fin honnête et nécessaire »

Ce que nous dit Thomas, c’est qu’il existe un « juste prix » de l’échange marchand, et qu’il pourrait y avoir un équilibre entre le besoin social de l’individu et la rétribution de celui qui lui procure ce besoin. L’intérêt, compris plus largement comme profit, rompt cet équilibre car il substitue l’esprit de cupidité à l’esprit de don qui doit animer l’âme chrétienne.

Les assises intellectuelles du capitalisme

Ce fut la Renaissance, l’extrême mobilité des idées, l’ouverture de grandes routes de marchandises et de foires, ce furent enfin les formidables espoirs de nouveaux mondes, qui détournèrent l’Europe chrétienne des doctrines médiévistes des premiers scolastiques.

Calvin, lui aussi, était passé par là, et n’avait eu de cesse que l’on cessât de voir dans le prêt à intérêt un vil esprit de commerce, un acte cupide et honteux.

Les doctrines médiévistes, pour qui tout profit paraissait une atteinte au « juste prix » commandé par le dogme du désintéressement, furent abandonnées. Les rois eux-mêmes, représentants de Dieu sur terre, se mirent à autoriser le prêt à intérêt : en 1540, Charles Quint permit aux marchands des Pays-Bas de recevoir un intérêt de 12 % ; Henry VIII en fit de même quelques années après. Les juristes royaux, comme les théologiens, conscients de vivre dans un monde entièrement différent de celui de la scolastique moyenâgeuse, s’efforcèrent de fonder intellectuellement et moralement ce nouveau monde qui se préparait.

 La réfutation d’Aristote par le juriste Charles Du Moulin (1500 – 1566)

Le prêt à intérêt, et par surcroît toute accumulation de la richesse pour elle-même, paraissaient contre-nature à Aristote. Mais Charles du Moulin, bien qu’il ne dédaignât pas la leçon d’Aristote, la trouvait mal à propos à l’époque de la naissance du capitalisme marchand. C’est pourquoi il ne fut pas si véhément qu’Aristote à l’encontre de l’esprit d’accumulation. Il n’eût, au contraire, pour justifier le prêt à intérêt et le profit du marchand, qu’à démontrer que cet intérêt comme ce profit ne créaient aucun déséquilibre dans la mesure où il n’étaient que la rétribution de besoins essentiels à la société civile.

La société étant devenue marchande, l’argent y circulant de plus en plus, le peuple étant sans cesse demandeur de nouvelles denrées, de nouveaux crédits, il fallait qu’il y eût des marchands qui leur vendissent ces marchandises, et des banquiers qui leur prêtassent cet argent.

Or, les « prix d’amis » et les « prêts gratuits » ne se rencontraient que dans de très-petites communautés, ou bien peut-être encore dans cette Utopie dont Thomas More avait déjà ouvert les illusoires portes. Il fallut donc, pour que la société marchande pût fonctionner sans entraves, cesser toute prohibition du prêt à intérêt et toute recherche – ô combien illusoire ! – d’un juste prix. Car s’il n’y eût pas eu d’intérêt, s’il n’y eût pas eu d’espoir de gain, quel capitaliste eût accepté de prêter son argent, quel marchand eût accepté de vendre sa marchandise ?

L’école de Salamanque : la théorie subjective de la valeur et la défense du prêt à intérêt

Le siècle de Charles du Moulin, comme le siècle des théologiens et juristes de l’école de Salamanque, était le siècle de la Renaissance, de l’humanisme triomphant et des conquêtes de nouveaux mondes ; c’était aussi l’âge d’or du commerce, des routes de la soie, des foires et des marchands. Dès lors, faut-il s’étonner que les théoriciens de l’école de Salamanque, fins observateurs de leur époque, ne défendissent plus les concepts économiques surannés de l’Eglise et des scolastiques aristotéliciens ?

L’interdiction du prêt à usure, pas plus que la théorie du coût de fabrication comme juste prix, n’avaient leur place dans un monde de marchands.

La théorie subjective de la valeur

La doctrine médiévale, c’était la doctrine du juste prix. Il fallait qu’il y eût un équilibre parfait entre la marchandise et la somme d’argent échangées. L’argent donné par l’acheteur, simple instrument d’échange, devait donc correspondre exactement aux coûts supportés par le vendeur pour produire la marchandise. Le juste prix – le prix objectif, c’était donc le coût de production.

Deux grands théoriciens de l’Ecole de Salamanque, Diego de Covarrubias et Luis de Molina, s’attachèrent au contraire à développer une théorie subjective de la valeur et du prix : le prix juste, dirent-ils, est celui qui est donné par l’offre et la demande, par un accord mutuel dans un commerce libre. Le « prix juste » de la marchandise, chez les théoriciens de l’Ecole de Salamanque, n’est donc pas un prix que l’on pourrait obtenir mathématiquement, en prenant en compte le travail, les coûts engagés, et le risque de l’entreprise pour produire cette marchandise. Ce qui détermine le juste prix pour ces théoriciens, c’est plutôt quelque chose de l’ordre de la subjectivité, de l’estimation.

« La valeur d’un article ne dépend pas de sa nature essentielle, mais de l’estimation des hommes, même si cette estimation est stupide », avait dit Diego de Covarrubias. Le profit du marchand, dans cette optique, n’a rien que de très légitime : si le marchand fait un profit, c’est que sa marchandise répond à un besoin social tel que l’acheteur voudra bien l’estimer au-delà de son coût de fabrication. Il ne l’achètera pas à sa vraie valeur, à son coût de fabrication, mais à une valeur rendue supérieure par le besoin que l’acheteur a de la marchandise, par la rareté de ladite marchandise, et donc par le fait que la demande soit supérieure à l’offre.

C’est donc la rareté qui fixe le prix des marchandises. Cela doit nous rappeler le paradoxe du diamant : « Il n’y a rien de plus utile que l’eau, mais elle ne peut presque rien acheter ; à peine y at- il moyen de rien avoir en échange. Un diamant, au contraire, n’a presque aucune valeur quant à l’usage, mais on trouvera fréquemment à l’échanger contre une très grande quantité d’autres marchandises » (Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776)

Le rôle de la concurrence

Le prix étant d’autant plus élevé que l’offre est rare et la demande constante, il paraît évident que seule la concurrence puisse le porter à la baisse. C’est ce qui fit dire à Jeronimo Castillo de Bovadilla, théoricien de l’école de Salamanque, que : « c’est l’abondance, la rivalité et la concurrence entre les vendeurs qui fait diminuer les prix ».

Bien plus tard, Adam Smith dira lui aussi que le meilleur moyen de faire baisser les prix est de favoriser les situations de concurrence entre capitalistes.

La défense de la propriété privée

Les théoriciens de l’école de Salamanque s’attachèrent aussi à la défense de la propriété privée ; non seulement, pour ces théoriciens, les propriétaires avaient un droit exclusif sur leur propriété, mais par surcroît pouvait-ils disposer exclusivement des bénéfices qui pouvaient dériver du bien. C’est l’idée, de Diego de Covarrubias, que tout ce qui pousse sur un terrain doit appartenir au propriétaire de ce terrain ; c’est encore l’idée de Luis de Molina que les biens sont mieux soignés par un maître privé.

 La défense du prêt à intérêt

Le fait que le remboursement d’une dette soit supérieur au capital prêté avait été condamné par le deuxième concile de Latran ; le concile de Vienne avait prohibé l’usure.

Mais pour les théoriciens de l’école de Salamanque, l’intérêt pouvait être considéré comme une prime pour le prêteur qui risquait de perdre son argent ; l’argent était une marchandise (et non plus seulement un instrument d’échange) pour laquelle on pouvait percevoir un bénéfice (l’intérêt).

 Le subjectivisme économique de Turgot

A l’instar des théoriciens de l’école de Salamanque, Turgot, qui fit l’éloge du prêt à intérêt dans ses « Mémoires sur le prêt à intérêt et le commerce des fers », considérait l’argent comme une véritable marchandise dont le prix pouvait varier suivant les lois de l’offre et de la demande. L’intérêt n’était autre que le prix de l’argent.

Le capitalisme : l’essor d’un système d’accumulation des richesses

Pour que le système capitaliste pût prendre son essor, il fallut favoriser la concurrence entre les acteurs économiques. La primauté devait donc être donnée à la liberté individuelle, comme le souhaitaient Locke, Hume, Smith, Turgot, Condillac, ou bien encore Montesquieu.

Pour que cela fût, l’Assemblée constituante, par le truchement du décret d’Allarde des 2 et 17 mars 1791, supprima les corporations ; la liberté du commerce et de l’industrie et ses deux sous-principes – la liberté d’entreprendre et la libre concurrence – furent ensuite proclamés.

Enfin, la loi Le Chapelier du 17 juin 1791, d’inspiration rousseauiste, vint proscrire les corporations ainsi que certaines formes d’entreprises non lucratives comme les mutuelles : « il n’est permis à personne d’inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de coopération », était-il dit dans le préambule de la loi – or les mutuelles étaient des intérêts intermédiaires. Et Jaurès d’en parler comme d’une « erreur terrible », Marx comme d’un « coup d’Etat des bourgeois ».

Très vite, les premières sociétés par actions furent crées. Après la création de la Compagnie des Indes orientales – première grande société par actions aux dividendes remarquables -, l’idée de Jean- Baptiste Say que « lorsque les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne, la terre ne produit que des bruyères et de la forêt » se répandit comme une traînée de poudre.

En 1867, le Second Empire autorisa la création sans entraves de sociétés anonymes.

Le capitalisme moderne – autrement dit, selon Max Weber, la recherche rationnelle et systématique de profit par l’exercice d’une profession – était né.

Le travail, le profit et l’épargne avaient été élevés au rang de vertus.

Surtout, rien ne devait entraver le profit. Tirer profit de son capital, c’était là la définition que l’on voulait donner au capitalisme.

L’idée de juste prix était donc condamnée. Elle sera reprise par les mutualistes.

II – Le mutualisme

Les racines intellectuelles du mutualisme

Au dix-neuvième siècle et à son capitalisme triomphant, à la nouvelle religion de l’accumulation des richesses, à la cupidité des capitalistes, des penseurs comme Pierre-Joseph Proudhon ou bien encore Charles Fourier opposèrent l’ébauche d’un nouveau système, où l’ « enrichissez-vous ! » de Guizot ne fût plus une panacée.

Charles Fourier (1772-1837), ennemi du commerce et concepteur du phalanstère

Charles Fourier, bien qu’il fût le fils d’un marchand de draps de Besançon, n’avait nullement la fibre commerciale. Il raconta qu’à peine eût-il atteint ce que nous nommons l’âge de raison, il fit le serment que fit le jeune Hannibal contre Rome : il voua « une haine éternelle au commerce ».

Certes, s’il prit si tôt le parti d’entrer en guerre contre le négoce, ce n’est point qu’il eût eu un père comme celui d’Hannibal, qui lui eût transmis sa haine comme un atavisme.

Le jeune Fourier, bien au contraire, eût du devenir lui-même un négociant s’il n’eut pas été « bouleversé, dans son enfance, de voir qu’on trichait constamment sur le poids et la qualité des draps ».

Plus tard, dans ses écrits, il dénonça « ces distributeurs despotiques nommés marchands, qui deviennent propriétaires d’une denrée dont ils ne sont ni producteurs ni consommateurs » ; il condamna les profits de ces derniers, allant jusqu’à écrire qu’il s’agissait de « rapines commerciales » et de « brigandage que les économistes décorent du nom de liberté »

Il devint même l’un des plus grands contempteurs de son époque : « Longtemps, écrivait-il, la morale a prêché le mépris des richesses perfides ; aujourd’hui Sénèque ne brillerait guère avec cette doctrine : le dix-neuvième siècle est tout entier à l’agiotage et à la soif de l’or » ; il ajoutait, cyniquement : « tel est l’heureux fruit de nos progrès en rationalisme et en positivisme : ils nous ont poussé d’un extrême à l’autre ; ils ont introduit le culte du veau d’or, et détrôné la morale du divin Sénèque et du divin Diogène »

Ainsi Charles Fourier s’était-il confié la mission, non de détruire Rome – lui qui admirait tant Sénèque eût-il pu vouloir détruire la cité d’adoption du précepteur du pyromane Néron ? – mais de détruire le mécanisme – selon lui odieux et malhonnête – du profit.

Que les choses, dans le commerce, ne soient pas vendues au prix de revient mais à un prix commercial devant permettre aux marchands de dégager une marge, il dit s’en être aperçu, comme pour Newton la gravitation, par la grâce d’une pomme :

« Une pomme devint pour moi, comme pour Newton, une boussole de calcul. Cette pomme, digne de célébrité, fut payée quatorze sous par un voyageur qui dînait avec moi chez le restaurant Février à Paris. Je sortais alors d’un pays où des pommes égales et encore supérieures en qualité et en grosseur se vendaient un demi-liard, c’est-à-dire plus de cent pour quatorze sous. Je fus si frappé de cette différence de prix entre pays de même température que je commençais à soupçonner un désordre fondamental dans le mécanisme industriel »

Charles Fourier alla jusqu’à concevoir les plans de son « phalanstère », sorte de palais habité par une phalange industrielle, ou, si l’on préfère, de monastère dédié au travail, et où l’on devait trouver, comme dans les abbayes cisterciennes, un grand domaine dédié aux activités d’horticulture, une grande pièce de parade, un promenoir, un jardin d’hiver planté d’arbres, des cours intérieures avec jets d’eau et bassin, de grands ateliers où l’on pusse produire en commun, des salles d’études, une bibliothèque et une église …

En cela, il eut du succès et même quelques disciples : un industriel du nom de Jean-Baptiste Godin s’inspira de ses théories pour créer le fameux Familistère de Guise : cette fabrique de poêles en fonte avait été conçue d’après le modèle fouriériste du phalanstère et pratiquait le partage de tous les bénéfices avec les ouvriers. Le principe capitaliste de la division entre le capital et le travail était donc mis à bas ; plus encore, il fallait qu’en tout il n’y eût aucun accaparement du profit par des capitalistes : c’est pourquoi, en face du familistère, des magasins coopératifs, en répartissant les bénéfices entre les acteurs, substituaient au prix de vente commercial le « juste prix » recherché jadis par la scolastique aristotélicienne.

Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), chantre de la mutualité

(Pierre-Joseph Proudhon est l’auteur de cette célèbre phrase « concurrence et profit : l’un est la guerre, l’autre le butin »)

Pierre-Joseph Proudhon fit beaucoup pour le système mutualiste. Pour lui comme pour les férus d’étymologie, mutuel – le mutuus latin – signifiait l’échange, la réciprocité ; ainsi définissait-il la mutualité comme une « formule de justice en vertu de laquelle les membres de la société, de quelque rang, fortune et condition qu’ils soient, corporations ou individus, familles ou cités, industriels, agriculteurs ou fonctionnaires publics, se promettent et se garantissent réciproquement service pour service, crédit pour crédit, gage pour gage, sûreté pour sûreté, valeur pour valeur, information pour information, bonne foi pour bonne foi, vérité pour vérité, liberté pour liberté, propriété pour propriété »

La mutualité, pour Proudhon, est donc un état où, toute cession de biens ou de services étant réciproque – la sécurité pour la sécurité -, et chacun étant le garant de l’autre, tout se vaut : s’il peut y avoir, lors de l’échange, un bénéfice, celui-ci ne nait que de la bonne gestion des affaires. Le profit, dénoncé par Proudhon, ne peut exister dans une mutualité car il implique que l’un donne plus que l’autre, soit l’absence de réciprocité.

C’est dire qu’il ne faut pas qu’il y ait de différence entre le coût de production et le prix de vente ; pour qu’il y ait réciprocité, il faut que le bien ou le service soit vendu à son « juste prix » au sens thomisme, c’est-à-dire équilibré, nullement conçu pour l’agiotage.

La participation aux bénéfices des salariés, une idée proudhonienne, une idée gaullienne

Charles de Gaulle, lecteur de Proudhon ?

C’est la question que l’on pouvait se poser dans les années soixante, lorsque le Général de Gaulle, vêtu de son éternel uniforme, et avec un brillant d’élocution à nul autre pareil, présentait à la télévision française sa fameuse « troisième voie ».

Ecoutons-le : « Il y a une troisième voie, c’est la participation qui, elle, change les conditions de l’homme au milieu de la civilisation moderne. Dès lors que les gens se mettent ensemble pour une oeuvre économique commune, par exemple pour faire marcher une industrie, en apportant soit les capitaux nécessaires, soit la capacité de direction, de gestion et de technique, soit le travail, il s’agit que tous forment ensemble une société, une société où tous aient intérêt à son rendement et à son bon fonctionnement, et un intérêt direct. Cela implique que soit attribuée, de par la loi, à chacun une part de ce que l’affaire gagne »

Ne reconnait-on pas là les accents passionnés de Pierre-Joseph Proudhon ? Cette troisième voie entre le « capitalisme abusif » et le « communisme écrasant », cette vision d’une société où chaque individu produirait et récolterait les fruits de l’expansion économique, ne rappelle t-elle pas le mutualisme de Pierre-Joseph Proudhon, sa détestation de l’accaparement du profit par une minorité, sa volonté de justice sociale ?

Charles de Gaulle paraissait donc vouloir mêler à son héritage chrétien la pensée des socialistes à la Fourier ou à la Proudhon. C’est dire que pour le Général comme pour les penseurs proudhoniens, il devait y avoir, entre la dictature des capitalistes et la dictature du prolétariat, un chemin de traverse semé de thomisme et de socialisme utopique.

Cette voie, le Général de Gaulle la nommait tantôt « participation », tantôt « association » – reprenant alors là le vocabulaire jadis usité par Proudhon.

Elle devait mener vers une société où il n’y eût plus eu des capitalistes d’un côté, et des salariés de l’autre, mais où tous fussent associés, où tous fussent – en quelque sorte – capitalistes, où l’on aurait substitué, au gouvernement de l’actionnaire voulu par les capitalistes, et au gouvernement de l’Etat voulu par les communistes, un gouvernement « par le peuple ».

« Nous, peuple français rassemblé », clamait le Général de Gaulle, nous voulons faire en sorte que les travailleurs deviennent des sociétaires, au lieu d’être des salariés. Oui ! Nous voulons l’association du travail, du capital, de la direction dans le cadre de l’entreprise »

Que les bénéfices soient attribués à tout le monde, n’était-ce pas là le rêve de Pierre-Joseph Proudhon ? Que les actionnaires ne soient plus les seuls à se partager le profit, que le profit soit le bien de tous, que « nul ne soit à l’exploiteur », n’était-ce pas le voeu de tous les proudhoniens ?

Il faut à ce propos relire l’Education sentimentale : « C’est un droit écrit dans la nature ! Les enfants tiennent à leurs joujoux ; tous les peuples sont de mon avis, tous les animaux ; le lion même, s’il pouvait parler, se déclarerait propriétaire ! Ainsi, moi, messieurs, j’ai commencé avec quinze mille francs de capital ! Pendant trente ans, savez-vous, je me levais régulièrement à quatre heures du matin ! J’ai eu un mal des cinq cents diables à faire ma fortune ! Et on viendra me soutenir que je n’en suis pas le maître, que mon argent n’est pas mon argent, enfin, que la propriété, c’est le vol ! – Mais Proudhon … – Laissez-moi tranquille avec votre Proudhon ! S’il était là, je crois que je l’étranglerais ! »

La dénonciation de la course à l’argent

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Charles Fourier (1772-1837)

LEON BLOY

Léon Bloy (1846-1917)

La dénonciation de la course à l’argent : quand Léon Bloy rejoint … Charles Fourier !

« Au fait, que diable voulez-vous que puisse rêver, aujourd’hui, un adolescent que les disciplines modernes exaspèrent et que l’abjection commerciale fait vomir ? Les croisades ne sont plus, ni les nobles aventures lointaines d’aucune sorte. Le globe entier est devenu raisonnable »

Ainsi s’exprimait l’infréquentable Léon Bloy dans « Le Désespéré ». Cri du cœur apprécié de maints « néoréacs » qui devront bien convenir qu’en son temps, le socialisme utopique de Charles Fourier s’élevait tout aussi véhémentement contre le Bourgeois.

Le jeune Charles Fourier, bien que fils d’un marchand de draps de Besançon, avait en effet si peu la fibre commerciale qu’ainsi qu’Hannibal pour Rome, il avait fait un serment de haine éternelle au commerce. Puis il s’était empressé de dénoncer un dix-neuvième siècle « tout entier à l’agiotage et à la soif de l’or », et de vitupérer contre un siècle maudit où « la morale du divin Sénèque et du divin Diogène » – lesquelles prêchaient le mépris des richesses perfides – avaient été détrônées au profit du culte du veau d’or.

Cet utopiste alla même jusqu’à concevoir les plans de son phalanstère, sorte de refuge contre l’embourgeoisement du monde qui n’eût pas déplu au Caïn Marchenoir du Désespéré.

Le phalanstère devait être une sorte de palais habité par une phalange industrielle, ou, si l’on préfère, de monastère dédié au travail, et où l’on devait trouver, comme dans les abbayes cisterciennes, un grand domaine dédié aux activités d’horticulture, une grande pièce de parade, un promenoir, un jardin d’hiver planté d’arbres, des cours intérieures avec jets d’eau et bassin, de grands ateliers où l’on pût produire en commun, des salles d’études, une bibliothèque et une église …

Certes, Caïn Marchenoir, dans pareil phalanstère, se fût consacré à l’art, « un art proscrit, il est vrai ». Un art « catacombal ».

Mais surtout un art « unique refuge pour quelques âmes altissimes condamnées à traîner leur souffrante carcasse dans les charogneux carrefours du monde ».

Quid des jeunes gens du vingt-et-unième siècle ? Certes, l’on sent chez certains un regain d’intérêt pour la critique de la course à l’argent : le « golden boy » de Wall Street et son âme en breloque fait de moins en moins rêver ; la croissance infinie, grande mystification moderne, trompe de moins en moins de monde ; et surtout, les eaux glacées du calcul égoïste n’attirent plus personne.

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Abu Bakr Al-Baghdadi, un wahhabite exemplaire

Article publié dans Causeur le 2 novembre 2016

Le calife autoproclamé de Daech obéit fidèlement au fondateur du salafisme.

Jamais la grande mosquée d’Al-Nuri, au minaret penché, que les habitants de Mossoul comparaient à la tour de Pise, n’avait connu pareil personnage. Un Irakien de la quarantaine, le teint bistre, les lunettes cerclées et la barbe noire bien taillée, le même qui quelques jours plus tôt avait menacé de détruire le célèbre minaret, priait maintenant devant une assemblée de fidèles.

La vieille cité de Mossoul avait été obligée d’ouvrir ses portes à cet ancien étudiant de l’université islamique de Bagdad qui avait été successivement professeur de Charia, frère musulman, insurgé irakien, membre d’Al-Qaïda et du conseil consultatif des moudjahidines en Irak, émir de l’État islamique d’Irak, ami d’Oussama Ben Laden, et enfin émir de cet État islamique en Irak et au Levant qui prétendait s’étendre jusqu’en Syrie.

Scène étrange

Étrange parcours qui devait, en ce jour de juin 2014, en pleine période de Ramadan, mener ce haut représentant du terrorisme sunnite à revêtir une abaya et un turban noir et à prier et prêcher sous les auspices du drapeau de l’autoproclamé État islamique – un drapeau noir où le sceau du prophète Mahomet côtoie l’inscription « Il n’est pas d’autre Dieu qu’Allah ». Prêche où il fut beaucoup question du Jihad, ce « devoir ordonné par Allah » qui, assura l’homme à son auditoire, « vous fera entrer dans des jardins sous lesquels poussent des roseaux ». Très vite, on annonça les couleurs : les armes devaient être distribuées pour lutter contre les ennemis d’Allah, qu’ils fussent polythéistes, chrétiens, juifs, ou bien tout simplement infidèles. L’apocalypse était paraît-il à venir, et la justice divine allait faire la part belle à ceux qui lutteraient dans les sentiers d’Allah.

L’étrange scène fut filmée, et fit vite le tour du monde. L’homme à l’abaya noire, c’était Abu Bakr Al-Baghdadi, et il venait de s’autoproclamer calife de l’État islamique sous le nom d’Ibrahim. Chose singulière que cette renaissance du califat, et plus singulière encore du fait que ce califat fantasmé par les salafistes djihadistes disciples d’Al-Baghdadi n’était point celui de l’Empire Ottoman, mais celui – jugé plus pur et plus raccord avec les principes originels de l’Islam, des Abbassides : peu importait cependant à ce calife de pacotille que le califat des Abbassides fût pour la civilisation islamique une grande époque de développement des arts et des lettres ; il ne s’agissait point pour le nouveau califat de prétendre renouer avec la haute civilisation Arabe, mais plutôt d’en épouser les plus noirs préceptes, à savoir la conquête et l’assujettissement de tous à la loi islamique.

S’inspirer du fondateur du salafisme

Et pour ce faire, quoi de mieux que de s’inspirer du fondateur du salafisme, Mohammed ben Abdelwahhab ? Ce prédicateur arabe du XVIIIe siècle, fondateur du mouvement qui porte son nom, le wahhabisme – mais que l’on connaît généralement mieux sous l’appellation de salafiste, par référence aux salaf, ces trois premières générations de musulmans qui pratiquèrent, paraît-il, un Islam de toute pureté – s’était distingué en son temps par ses prises de position particulièrement orthodoxes : à ses pairs, prétendument avilis et corrompus, il opposa les préceptes de l’école juridique sunnite la plus rigoriste qui fût, à savoir celle qui fut fondée au IXe siècle par Ahmad ibn Hanbal – l’école hanbalite.

Mais cela n’était guère suffisant : il fallait encore qu’il possédât une doctrine, un manuel de savoir-vivre wahhabite qui pût devenir le livre de chevet de ses sectataires : ce fut là le rôle donné au Kitab al-Tawhid – ou « Traité sur l’Unicité » – dans lequel Mohammed ben Abdelwahhab dénonça les idolâtres, le culte des saints et de leurs tombes alors pratiqué dans la péninsule arabique – le fameux polythéisme aujourd’hui dénoncé par Abu Bakr Al-Baghdadi -, mais aussi les sorciers – catégorie qui regroupait entre autres les voyants, les augures et les astrologues -, auxquels il faut ajouter les blasphémateurs, et les façonneurs d’images – promis à la Géhenne, et bien sûr les juifs et les chrétiens – accusés tantôt d’être des polythéistes, tantôt d’être des sorciers.

Le fondateur du wahhabisme était donc un dogmatique pour le moins sévère. Il ne négligeait pas non plus le droit islamique : comme Al-Baghdadi de nos jours, il suivait très assidûment les préceptes juridiques du jurisconsulte médiéval de la fin du XIIIe siècle Sheikh Taqi ibn Taymiyyah, lequel croyait à la très-haute autorité des salafs, attachait une grande importance au martyr et au djihad, distinguait clairement le domaine de l’Islam – dar-al-Islam – de celui des kouffars ou incroyants – dar-al-kufr -, et permettait que l’on qualifiât d’apostat quiconque n’agréait pas à ses vues sur l’Islam – que ce fussent les chrétiens, les juifs, les chiites, les soufis, ou bien encore les Mongols qui avaient conquis Bagdad en 1258, renversé le califat Abbasside, et qui ne respectaient pas scrupuleusement la Charia ; par surcroît, il préconisait de convertir les non-musulmans ou de leur imposer une jizya – c’est-à-dire un impôt – en cas d’insoumission ; il s’agissait aussi, évidemment, de voiler entièrement les femmes.

Ainsi imprégné de la plus rigoriste des doctrines hanbalites moyenâgeuses qui fût, le fondateur du wahhabisme devint un homme influent en s’alliant avec Mohammed ben Saoud, le premier de la dynastie des Saoud. Les wahhabites s’emparèrent ensuite de la Mecque et de Médine, et infusèrent leur doctrine dans le Royaume d’Arabie Saoudite créé au début du XXe siècle.

Le plus exemplaire des wahhabites

Revenons à Abu Bakr Al-Baghdadi : de l’eau a coulé sous les ponts depuis ce vendredi noir de Ramadan où il annonça aux fidèles de la grande mosquée de Mossoul le rétablissement du Califat, et si des distances ont été prises avec l’Arabie Saoudite wahhabite – trop conservatrice pour apprécier les velléités révolutionnaires d’Al-Baghdadi – et Al-Qaïda – qui n’a jamais eu la volonté de construire un État -, le wahhabisme reste le ciment commun du royaume saoudien, de maintes organisations terroristes – Al-Qaïda, Boko Haram, les Talibans – et de l’Etat islamique du calife autoproclamé.

Abu Bakr Al-Baghdadi peut même se targuer d’être devenu le plus exemplaire des wahhabites : fort d’un trésor de guerre d’un demi-milliard de dollars – fruit d’une quinzaine de puits de pétrole – et d’un territoire presque aussi grand que celui du Royaume-Uni, le calife wahhabite a pu assujettir tout un peuple à la doctrine aussi dangereuse que néfaste de son père spirituel, Mohammed ben Abdelwahhab : l’éducation de la jeunesse du califat n’a point été négligée : elle apprend désormais tantôt le maniement de la kalachnikov, tantôt les préceptes du salafisme révolutionnaire ; l’art et la musique, diaboliques par essence, ont été proscrits ; et surtout, la Charia a été très strictement mise en place : des décapitations, des crucifixions et des lapidations d’infidèles et d’apostats ont lieu régulièrement sur la place publique : rien qu’au mois d’octobre, un garçonnet de onze ans, voleur du dimanche, a vu sa main coupée, tandis que des « apostats » ont été décapités ; une brigade des mœurs dirigée par des femmes, la brigade Al-Khansaa, a été mise en place : copie féminine de la police religieuse d’Arabie Saoudite, elle distribue d’improbables châtiments aux femmes qui auraient le malheur de ne pas respecter scrupuleusement la Charia – porter du maquillage, notamment, est un crime qui, à Raqqa comme à Mossoul, peut vous valoir des coups de fouet.

C’est donc un fort bon élève de Mohammed ben Abdelwahhab que cet Abu Bakr Al-Baghdadi ; c’est un Salaf qui ne fait point de compromis ; c’est un wahhabite exemplaire. Plus exemplaire que les Saoud car peu lui chaut de paraître infréquentable aux yeux de l’Occident. La Légion d’honneur et le palais de l’Élysée, c’est l’apanage du royaume wahhabite saoudien. Le wahhabite de Mossoul, lui, préfère couper des têtes en toute quiétude – jusqu’à la chute de son bastion irakien, du moins, car la bataille de Mossoul bat son plein.